Assises

 ASSISES   Recueil de poèmes

    

 Il n’a ni commencement, ni milieu, ni fin.
Il est l’unique, l’omniprésent,
Le merveilleux, la joie du cœur,
L’époux de la Paix-de-la-nuit (Umâ).

                       Kaivalya Upanishad

 

 

 

  

 

 Introduction

 

      De quelles « assises » est-il question ici ?
Le mot renvoie d’abord à ce que d’autres appellent méditation, zazen, dhyana, tch’an…
Geste hiératique qui impose l’arrêt à l’inconsciente agitation quotidienne.
Geste intérieur qui ne laisse pas de prise à l’opinion commune et à la logique mondaine.
Geste d’écoute vierge, libre du temps et libre de l’attente.
Geste qui refuse de choisir, ouvert à l’impartiale perception du réel.
Geste héroïque et guerrier face à l’insatisfaction chronique de nos contemporains, face au matérialisme insatiable, face à l’utilitarisme tyran, face à l’engourdissement du confort et à l’hypnose télévisuelle.

      Chacun des poèmes qui suivent est une répétition humble et intense de ce geste nu, infiniment simple mais suprêmement poétique parce que parfaitement gratuit : s’asseoir. Pour rien. Pour tout. Pour Etre.

      Je me suis assis pour la première fois lorsque j’ai commencé le yoga.
Auparavant, le corps en avait bien-sûr pris l’apparence mais l’esprit et le cœur jamais ne s’asseyaient avec lui.
S’asseoir contient tout le yoga. Le terme sanskrit « asana » qui désigne la posture signifie littéralement « fait et manière de s’asseoir » et témoigne, selon Jean Papin «  de la résolution de transcender un mode existentiel ordinaire ».


     Ainsi, s’asseoir, c’est dire non.
Non à ce qui nous arrache à nous-mêmes.
Non à ce qui masque et ment.
Non à ce qui disperse et divise.
Non à ce qui éloigne du centre.

     S’asseoir est un engagement. Mais un engagement qui libère de toutes les vues partielles, des partis, des communautés et des dogmes.

     S’asseoir est un engagement qui exige le dégagement.

     Lâcher prise, prendre distance, trouver hauteur, ouvrir un espace,
faire un appel d’air, un appel d’âme, et réduire au silence le bavardage incessant des croyances, des illusions, des peurs, des désirs et des apitoiements.

     S’asseoir, c’est dire oui.
Oui à l’incompréhensible.
Oui à ce qui me dépasse.
Oui à la paix sans condition du dedans
Oui à la grâce du présent.
     S’asseoir et dire oui, acte d’ultime amour et d’ultime rébellion :
Oser sortir du monde, de son harassante dualité et reconquérir l’unité
en prenant le maquis de la conscience.

     Ce maquis n’est pas seulement pour moi un symbole. Il a pris dans ma vie une forme très concrète : c’est le maquis du Massif des Maures, qui fut et demeure à mes yeux le lieu sacré de l’initiation : Terre archaïque  (c’est l’une des formations géologiques les plus anciennes du globe : 380 millions d’années quand les Alpes en ont 70 millions !).
Pays sorcier, façonné de ténèbres et de feu, scarifié de chemins crus et lumineux, traversant un désert d’arbres aux airs d’orants pétrifiés ou  de totems fulminants.
Pays fée, vêtu de transparences et d’étoiles reflétées dans l’impassible enchantement du micaschiste. C’est en lui que je suis venu m’asseoir, des années durant, surtout de nuit car la nuit est clairvoyante et sans mensonges (n’en déplaise à ce cher Mallarmé, qui, trop citadin sans doute, n’a pas senti à quel point le timbre du mot nuit, qu’il trouvait trop clair, est en réalité pertinent …).
     C’est à ce pays que  je dois mes poèmes.  C’est en lui qu’ils ont pris racines, c’est par lui qu’ils ont été nourris ; en lui qu’ils ont grandi, auprès des chênes liège et des châtaigniers dont ils sont les petits frères.
      A chacun des lieux où je suis venu m’asseoir à minuit, qui m’ont accueilli et m’ont révélé, bien au-delà des mots, la nature intense du vibrant silence et la calme ferveur infuse dans la roche, l’arbre et le vent ; à chacun de ces lieux terribles et bienveillants qui furent mes maîtres, je rends hommage.
      Hommage aussi au rocher de Roquebrune, rocher cathédrale, phare spirituel des Maures, et à celui qui en est l’âme et le gardien: Frère Antoine, le « cosmomoine », ermite espiègle et désencombré.
      Hommage enfin à ceux qui furent mes guides et m’apprirent, en même temps que l’assise, la communion avec la nuit et l’embrasement de la conscience.
Inutile de les nommer. Ils se reconnaîtront.

       

                                                               Patrick Dufossé
                                                   La Garde-Freinet, Janvier 2009

 

 

 

 


                                           Pour rien
                                           Telle est mon oeuvre
                                           Dans la nuit aux mains vides
                                           Tel est mon voeu
                                           Dans l'offre de l'immense
                                           Mûrissant l'impalpable à la rigueur du roc
                                           Je me concentre en gratuite chrysalide
                                           J'ancre l'envol dans l'assise
                                           Et jusqu'à l'heure de ne plus prendre
                                           Je m'applique à désapprendre

 

 

                

 

 

 

 

Croître
Dans le ferment des ombres
Sève de la nuit
Or au plus profond

Croître
Sur l'abîme fécond
Semé de mort limpide

Donner à son amour
Pain de ténèbres
Et robe de forêt

Croître
Au midi noir du silence
En immobile dévotion

Lumière invisible
Pas de parole à ma prière
Mais le seul acquiescement

Arbre fidèle
A tes noires transparences

J'abandonne mes mains
Je fais don de mes heures
A ta vigueur secrète
Je dépose à ton oeuvre
Ma fatigue patiente

Et vêtu de profondeurs
Vers ta muette clarté
Je croîs
Jusqu'à l'effacement

 

 

 

           

 

 

 

Ne rien faire qu'être là
Au goût nu de la grâce
Emu de transparences
En sa propre évidence

Ne rien faire qu'être là
Résonner en soi-même
Dans l'immobile chatoiement
De ne plus rien se dire

Ne rien faire qu'être là
Fleurir au plus profond
Vibrer sans origine
Dans la couleur du Soi

 

 

 

 

 

 

           

 

 


Forêt
Lumière noire
Lumière assise
Lumière en paix

Yeux fermés
Vers l’ombre qui voit

Humble comme neige
Lèvre au silence
Et fixant l’invisible

Au pied de l'arbre de la nuit
Je m'incline

 

 

 

 

           

 


 

Vivre en légèreté
Dans la santé des marges
Et l’aisance des rires

A chaque aube
Faire acte d'eau vive
Se déprendre de soi

Jusqu'à s'appartenir
En souplesse imparable
Et clarté de granit
 

 

           

 

 

 

 

 


Accueilli par la roche
Immobile pèlerin
Sous la bure du silence


Les herbes sèches dans la nuit
Murmurent avec moi
Le très ancien mantra

 

          

 

 

 

 

    

 


Couteau noir du silence
Le temps se déchire
Sur le parfait minuit

J'aiguise la ferveur
Sur la pierre patiente

 

 

      

      

 

 

 

 

A la cime assis
Mon ombre est sereine
Plus réelle que moi
Fleur qui s'ouvre
Au bord du gouffre
J'écoute l'infini

 

 

 

 

 

 

 

         

L'arbre est mon maître
Qui pour délier l'ordre limpide
Et la grâce équanime
Consent à ses ténèbres
Et fait l'aveu noir des racines


Moi aussi je veux
Pour lever la lumière
Ancrer très bas ma vie
En un solide socle
De violence prosternée

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Assis

 

Sans pitié
Au fourreau d'éternité

L'esprit époux de l'épée

 

Méditer

 

 

 

 

 

 

 

 

Ralentis, mon souffle
Eteins-toi sous le vent
C'est la nuit qui respire
C'est la nuit qui me récite
Et rallume sur ma langue
Le nom de l'invisible


Suspends-toi, mon souffle
Eteins sur moi le temps
Regard au dedans
Je reste immobile à goûter l'indicible
L'âme sous la lune
Comme un yantra de sel

 

 

 

 

 

 

 

 

Si fébrile qu'il soit, mon amour
A parole de pierre
Jet de grès noir pour qu'éclate la lumière


Peu de mots
A ma prière
Juste le sel de mon voeu dans les failles de la vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lumière
Trouve assise
En grains de quartz
Et courbes de carabes
Prière
A l'heure déliée
Aube sûre à l'accueil de mes mains
Je redresse le dos
Ajuste mon amour
Ouvert au feu de la naissance

 

 

 

 

 

 

 

 


Dieu
Rose d'évidence
Ouverte au milieu du silence


Je m'assois
Cible de la conscience

Mûrir mon centre
Jusqu'à trouver
Lucide consistance

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans passé
Sans futur
Lumière en équilibre

Présent sans complaisance
A l'impitoyable évidence
Au centre invisible des choses

 

Pierre levée de mon silence

 

 

 

 

 

 

 

 

S'asseoir
A la source de la nuit
En limpide abandon
Et stable agilité

Laisser faire délivre
L'or léger de l'esprit
 

Ame apaisée
Braise épousée
Par la joie de n'être plus obstacle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Immobile
Laissant mes doigts
Multiplier la lumière
 

Mudra de l'arbre qui m'adoube

 

 

 

 

 

 

 

 

Je m'émerveille
Et m'applique au réel
En chaque arbre je m'éveille
L'âme ointe de silence
Mains jointes sur la nuit
Ferveur en toute chose
Je suis veilleur d'union

 

 

 

 

 

 

 

Avant de mourir
Au mortier de la terre

Disparaître
Sous le pilon
De la lumière

 

 

 

 

 

 

 

 

Minuit
Sans images et sans liens

Plus rien ne m'appartient
Devenir tout

Et ne compter pour rien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Libre au milieu de soi-même

Ni homme ni femme
Simple grâce au croisement des contraires

Vaste au milieu de soi-même

Ni d’ici ni là-bas
Dans la distance effondrée

Vide au milieu de soi-même

Ni d’hier ni demain
Mot à mot déracinés

Plein au milieu de soi-même

Sans visage et sans nom
Voué à la suffisance du don

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Assis comme un feu dans la nuit
 

Les mains dans l'âtre d'aimer
A la racine des forêts
Ma solitude est verticale

Par-dessus moi le vent se lève
Comme on souffle sur la braise

Assis sans bruit
Amour sans nom
La nuit prend feu

 

 

 

 

 

 

 

La roche et le vent
Four du méditant
Cuit et recuit
Au souffle de la nuit
Pain d'assise
En partage d'amour

L'aube est ce qui reste de moi

 

 

 

 

 

 

Aiguiser mon silence

 

                                       Jusqu'à dire le mot qui me taise

 

 

 

 

 

 

 

 

L'arbre sculpte mon silence
Et l'herbe assiste ma patience

Contre mon torse
Vigilance des fougères
Ferveur en l'atelier du souffle
L'or en alerte à chaque feuille

La forêt n'enseigne
Que l'habile candeur
A dévêtir l'esprit

Nue comme une danse
La sagesse est une ivre et consciente innocence

Et l'aube à la bouche
En mots d'enfance
Je loue l'amoureuse folie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sourire au dedans
Comme un arbre constant
Laissant faire
Et me laissant défaire

La joie paraît
Je disparais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’oreille sur la nuit
J’écoute j’écoute
Pour être épousé


Mon corps donné
Comme une graine
A l’ombre et à l’étoile
Vulnérable et patient
Dévêtu par mon chant
 Etreint par chaque souffle
L’unique silence marie les multitudes
 

Le cœur sur la nuit
J’écoute j’écoute
Pour être unifié

 

 

 

 

 

 

 

 

Souffle frotté sur la pierre des nuits
Micaschiste incandescent
Je me consume sous le vent
Scandant l’invocation
Dans la conque des monts
De vertèbre en vertèbre
Je fais monter mon chant

Souffle frotté sur la crête des nuits
Mon corps n’a plus chair
Visage vide
Epaules d’air
Homme d’assise
Je n’offre plus de prises
Orant stable
En amont de l’amour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mère nuit
Saine est la folie
Qu’étanche ton lait de lune noire

Sans temple
Sans rituel
Sur la pierre fidèle
Corps baigné de silence lustral
C’est à moi-même que je goûte
Au va et vient du souffle ombilical
Saveur d’être à nu
Sous le baiser du présent

Mère nuit
Vierge noire
Au bûcher de la paix
Je jette ma mémoire
J’offre ma vie dénudée
A ton ivre salive
Et ma vigile oraison
A ton sein de silence

 

 

 

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